Quatre espèces, quatre situations différentes, quatre réponses aux problématiques environnementales et économiques

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Poulpe commun (Octopus vulgaris).

Comment s’adapter au retour du poulpe en Bretagne ?

En 2021 et 2022, les pêcheurs du Nord du golfe de Gascogne et de l’entrée de la Manche ont débarqué plus de 3 000 tonnes de poulpes par an, contre moins de 300 tonnes les années précédentes. Certains y ont vu l’arrivée d’une nouvelle espèce, pourtant ce céphalopode est présent sur les côtes bretonnes depuis très longtemps. Pourquoi était-il passé inaperçu ? Comment expliquer cette période de forte abondance, comme cela avait déjà été observé aux 19e et 20e siècles pendant 3 à 4 ans à chaque fois ? Et la population actuelle va-t-elle se maintenir ?

Devant le manque de connaissance sur cette espèce et l’absence de quotas européens, les professionnels et les administrations, avec l’appui des scientifiques, ont organisé rapidement une gestion adaptative de cette espèce pour faire face aux incertitudes qu’elle génère. Ces efforts ont également permis de mieux comprendre la croissance des poulpes dont la durée de vie n’excède pas deux ans, leur répartition géographique, mais aussi leurs impacts sur les autres espèces (comme la prédation sur les coquilles Saint-Jacques ou les crustacés).

En 2023, les débarquements de poulpes étaient en recul (1 800 tonnes) sans qu’il soit encore possible de prédire si l’abondance va se stabiliser ou redevenir anecdotique pendant plusieurs années. Les efforts mis en place par la profession et les connaissances collectées par les scientifiques joueront donc un rôle clé pour mieux s’adapter aux évolutions futures de cette population.

Pourquoi l’état des populations de sardines varie-t-il autant d’une année sur l’autre ?

En 2023, les populations de sardines du golfe de Gascogne et de la Méditerranée sont jugées reconstituables, alors que la population du golfe de Gascogne était classée « surpêchée et dégradée » voir « effondrée » les années précédentes. Faut-il y voir une tendance encourageante ? C’est peut-être de courte durée. En effet, depuis 2019 la biomasse de sardines en âge de se reproduire oscille fortement d’une année sur l’autre, entraînant ces changements fréquents de statuts d’état de la population. Le changement des conditions environnementales, de la température à la disponibilité de nourriture, semblent provoquer des changements dans la croissance des sardines, au point qu’elles sont de plus en plus petites depuis quelques années.

Face à ces changements profonds de la population, il devient plus difficile pour les pêcheurs de répondre aux exigences de l’industrie pour la taille des sardines en boîte. Dans le cadre du projet DEFIPEL et afin de répondre aux problématiques des professionnels et des gestionnaires, les scientifiques ont mis en place un tableau de bord qui combine différents types de données (écologiques, économiques, dynamique des flottilles de pêche etc…). Partagé avec l’ensemble des acteurs, cet outil permet d’ajuster les pratiques de pêche à l’état des populations de poissons et de mettre en commun des stratégies qui visent à optimiser à la fois la rentabilité et la durabilité de ces pêcheries.

En Manche Est, les populations de poissons plats ne se portent pas bien

Les populations de soles et autres poissons plats ont longtemps été des espèces très pêchées dans la Manche Est. Depuis 2010, de nouvelles mesures de gestion ont été mises en place avec les professionnels pour préserver ces espèces et l’effort de pêche a diminué, mais ces populations peinent tout de même à se reconstituer. En 2023, par exemple, la population de sole de Manche Est est considérée « effondrée ». Entre 2013 et 2021, le projet SMAC piloté par l’Ifremer a cherché à en comprendre les raisons. Résultat : contrairement à ce que l’on pensait, les sous-populations de soles identifiées en Manche Est se mélangent peu entre elles. Les jeunes soles mais aussi les adultes restent liées à leurs zones de naissance, ce qui cause une très forte dépendance de l’espèce à l’état de santé de ces nourriceries et à la pression de pêche dans ces zones.

Or les zones de nourriceries de la Manche Est ont connu un fort déclin sous l’effet de multiples pressions. Entre 1850 et 2010, la baie de Seine a par exemple perdu 33 % de la surface des vasières intertidales1, un habitat indispensable aux juvéniles de soles. Sous l’effet cumulé des activités humaines (notamment la poldérisation) ou du changement climatique, la modification des habitats des estuaires a induit une perte importante de la production de juvéniles et du renouvellement de la population d’adultes, qui explique en partie la situation de ces espèces en Manche Est.

Sole commune (Solea solea) en rade de Brest

Sole commune (Solea solea) en rade de Brest.

L’écoute sous-marine, une nouvelle façon d’évaluer l’état de la population de daurades royales en Méditerranée

L’état de certaines populations reste aujourd’hui difficile à évaluer avec les méthodes classiques. C’est le cas par exemple de la daurade royale, une population classée « non évaluée » alors qu’elle est pourtant la troisième espèce la plus pêchée en Méditerranée (5 % des débarquements en 2023) : comme les daurades vivent près des côtes, leur population ne peut pas être estimée lors des campagnes scientifiques habituelles.

Pour contourner ces difficultés, des scientifiques de l’Ifremer et de l’unité MARBEC ont eu recours à la technologie de télémétrie acoustique, dans le cadre du projet CONNECT-MED. Grâce à des balises acoustiques implantées sur des daurades et à des hydrophones placés dans les lagunes et la mer, ils ont réussi à retracer leurs déplacements et décrypter certains aspects clés de leur cycle de vie. Premier résultat : quels que soient les sites où elles se nourrissent, les daurades fréquentent la même zone pour se reproduire année après année. Mais cette fidélité à leurs sites d’alimentation et de reproduction les expose aux pressions sur ces zones, comme les activités de pêche ou le changement climatique.

Cette étude montre que la télémétrie acoustique peut être une alternative aux méthodes d’évaluation traditionnelles pour apporter des solutions de gestion adaptée de ces espèces. Après la daurade royale, c’est le bar commun (loup) qui devrait prochainement être ainsi suivi.